Le procès d'Allah (2ème partie)

« La parole est à la défense ! »

Maître Muhammad se lève. Son regard balaie la salle d’audience depuis le siège de l’avocat général jusqu’au jury en s’attardant sur le Président. Puis il dit, d’une voix forte et profonde :

« Monsieur le Président, honoré jury, honoré public, nous avons tous été impressionnés par le talent oratoire de Monsieur l’avocat général et par l’habileté de son réquisitoire. Je ne puis prétendre l’égaler. Mais je relèverai néanmoins quelques erreurs de fond et quelques failles dans ce qui vient d’être dit.

Allah qui comparaît devant vous, vous est présenté comme un bandit et comme un dangereux criminel. Or, le premier verset de la première sourate du Saint Coran, appelée « Al Fatiha » (l’ouverture) montre comment les hommes s’adressent à lui, Seigneur de l’Univers. Ils l’appellent « le très Miséricordieux » et l’implorent en ces termes : « Guide- nous dans le droit chemin. » Est-ce à un criminel que plus d’un milliard de Musulmans font cette demande ?

Hé oui, Monsieur l’avocat général, quoi qu’on dise du côté des incroyants, l’Islam est une religion de paix. Et sans doute les versets suivants vous auront- ils échappé ? Le Saint Coran est un livre si riche qu’on ne peut le lire qu’avec une attention continue et l’esprit en éveil. Je lis donc : « Allah appelle à la demeure de la paix et guide qui il veut vers un droit chemin » (10 / 25) ou «Entrez-y en paix et en sécurité.(15 / 46) ou….je pourrais comme Monsieur l’avocat général vous aligner une litanie d’exemples, mais je ne veux pas abuser de votre patience. Et si les Occidentaux s’acharnent à chercher dans le Coran des contradictions, qu’ils appliquent le même zèle à la Bible. Je n’en relèverai qu’une, que voici où il est dit du pays d’Israël : « Je le donnerai à vos successeurs. J’enverrai un ange et j’en chasserai les Cananéens, les Amorites, les Phéreziens, les Hetiens et les Jébuzites » (Exode 33/ /1-3) Mais, on lira ailleurs : « Si un étranger réside dans votre pays, vous ne lui causerez aucun tort. L’étranger qui résidera chez vous, vous l’aimerez comme vous-même car vous avez été des étrangers dans le pays d’Egypte » (Lévitique 19 / 33-34) Le premier passage sert de justification aux expulseurs des Palestiniens, le second les condamne !

Droit civil ? Certes il y a des différences entre nos communautés. Mais laquelle détient la vérité ? Vous reprochez à Allah d’avoir dit aux Musulmans : « vous êtes la meilleure communauté ». Mais vous voulez, vous, les Occidentaux, imposer à la Terre entière vos conceptions de la politique et du droit. Vous avez fait voter, par une minorité d’Etats, en 1948, une « Déclaration universelle des Droits de l’Homme ». Ce texte contrevient sur plusieurs points à notre droit et c’est ce qui nous a poussés à préparer une « Déclaration islamique » tout aussi universelle, que nous opposons à la vôtre. Il faudra bien que vous acceptiez un parallélisme. Car il répond au vœu de la majorité actuelle au sein de l’ONU. Le vote sur le « dénigrement » des religions l’a montré. Allah a le droit d’exiger le respect de son message. Doit-il se laisser diffamer ? Curieuse conception occidentale du respect d’autrui.

Vous avez entendu Monsieur l’avocat général évoquer légèrement, au passage, les noms de YHVH et Dieu. On adresse implicitement à ces deux individus, à peu de choses près, les reproches que l’on fait à Allah. Mais Allah seul serait condamné ? Et les jurés qui sont représentants du peuple tout entier pourraient avaliser une telle injustice ? Non ! Si YHVH et Dieu sont libres, il faut qu’Allah le soit aussi. Ainsi soit-il ….

Visiblement satisfait de sa démonstration, maître Muhammad rejoint son client et lui dit quelque chose à l’oreille. Sans doute une parole d’encouragement ?

Dans la salle, à l’endroit réservé à la Presse, le journaliste du « British Observer » glisse à l’oreille de son voisin, Marcel Bonvoeux du « Matin » : « Il est tout de même très fort, non ? ». Son interlocuteur répond par une moue.

Le Président se penche sur ses papiers et dit : « nous allons maintenant entendre les témoins cités par les parties. Faites venir à la barre l’Imam Ismaël Deregbi. »

A cet instant, les portes de la salle s’ouvrent et surgissent une vingtaine d’hommes et de femmes en armes. On reconnaît immédiatement les forces amies du « Front Laïque Mondial » et de l’ « Alliance Internationale des Femmes Libres ». Tous ces militants ont franchi, par des chemins détournés et au péril de leur vie, les barrages érigés par les Talibans. Ces derniers qui furent jadis financièrement aidés par la Grande Bretagne et militairement armés par les Américains, constituent une armée d’élite. A travers le brouhaha on entend :

« Monsieur le Président…Un vote renversant à l’ONU : l’Imam El Kadermhi est porté à la présidence par 150 voix contre 40 et deux abstentions. Dans son discours d’investiture l’Imam s’est réjoui de la grande victoire de l’Islam. Il a annoncé un ensemble de mesures d’éradication définitive des mécréants partout dans le monde. Nous venons d’apprendre qu’une réplique immédiate a été préparée au Quartier général des Forces de Résistance à Bruxelles. »

« A ce stade-ci, que peut-on faire ? » demande le Président.

« La nature de l’intervention est encore secrète. Mais la générale Ku Re Ten avait l’air de se réjouir du plan d’action mis au point par le Conseil de stratégie. »

« Merci de nous avoir prévenus ? Mais nous devons poursuivre notre session. Veuillez vous retirer »

Les militants armés se retirent, obéissant à leur chef et au Président du tribunal. Le président rappelle le témoin, l’Imam Ismaël Deregbi. Après les formalités d’identification, le dialogue s’engage.

Le Président : « Vous venez à la demande de maître Muhammad. Que pouvez-vous apporter comme élément de jugement intéressant à notre tribunal ? »

L’Imam : « Allah Akhbar ! Ce procès est boiteux ! Il laisse croire que tous les Musulmans sont islamistes et terroristes. C’est un peu comme si je voulais vous faire croire que l’Eglise catholique tout entière est fondamentaliste ! Ou que tous les Juifs sont sionistes. Vous ne seriez pas différents des gens de chez nous qui font ce genre de généralisation abusive. Non ! Nous sommes des milliers d’enseignants religieux à éduquer les enfants dans le respect du prochain. Nous laissons volontairement dans l’ombre des versets du Coran qui ne répondent plus à la vie collective moderne. C’est à peu près ce que font les Juifs par rapport à l’Ancien Testament. La démarche est facilitée du fait qu’il y a deux créations différentes de la femme dans le livre sacré d’Israël. Deux genèses : dans l’une Dieu crée Adam et sa compagne en même temps et à égalité (Genèse 1,26) et dans l’autre, la femme est créée à partir d’une côte de l’homme et subordonne ainsi la femme à l’homme (2, 22 à 25). Il est vrai que rien n’est jamais clair chez les Juifs ! Avec Allah on sait à quoi s’en tenir… »

Tous les regards se tournent vers l’accusé qui reste impassible. Maître Muhammad farfouille dans ses papiers. L’Imam, qui est sans doute seul à ne pas avoir tourné le regard vers l’accusé, Allah, continue :

« Il ne faut pas s’en tenir strictement au texte. Il faut voir, dans les grands pays musulmans comme l’Iran, le Maroc, l’Indonésie comment les gens se comportent dans la vie de tous les jours. Nos universités forment des femmes médecin, des avocates, des enseignantes, des ingénieures…Nous leur demandons simplement de perpétuer la modestie et la pudeur féminines, en portant le voile et en se vêtant dignement. Quel crime contre la liberté ! Quelle différence avec le fait que les femmes juives pieuses portent la perruque ? N’y a-t-il pas pour vos féministes outrancières, d’autres sujets de préoccupation dans le monde ? Nous sommes, nous Musulmans l’avenir de l’Humanité. A Bahrein au Koweit les femmes votent et sont élues. Comme l’a dit un jour le leader algérien Boumedienne : « Nous vaincrons grâce au ventre de nos femmes. » Notre expansion dans le monde se fait sans violence. Et nous estimons que l’un des versets les plus importants du Saint Coran est celui qui dit :

« C’est pourquoi nous avons prescrit pour les enfants d’Israël que quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la Terre c’est comme s’il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui fait don de la vie, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les hommes. En effet Nos messagers sont venus à eux avec les preuves. Et puis voilà qu’en dépit de cela, beaucoup d’entre eux se mettent à commettre des excès sur la Terre » (5 / 32)

On peut rapprocher de celui-ci un autre verset qui dit :

« Tout le bien qui t’arrive vient d’Allah. Tout le mal qui t’atteint vient de toi ! » (4 / 70)

L’Imam exprime d’un geste qu’il en a terminé. Le Président :

« Les avocats ont-ils des questions ? »

« Non ! » répond maître Muhammad. Maître Willy Gott, défenseur de Maryam Ali, dit pour sa part :

« Ma cliente compte bien faire entendre à la Cour un autre son de cloche. »

« He bien ! » dit le Président « autant l’entendre tout de suite, tant que les propos de l’Imam sont encore clairement inscrits dans les mémoires. J’appelle donc à la barre Madame Maryam Ali »

S’avance une jeune femme dans la quarantaine, sobrement vêtue avec une élégance évidente. Elle saisit la barre avec force. On dirait qu’elle prend les commandes d’un char d‘assaut. Elle inspire fort et commence sa déposition d’une voix claire :

« Je suis assez d’accord avec l’Imam quand il affirme que l’Iran s’est modernisé. Ainsi, il a renoncé au djihad par le ventre des femmes : la contraception est universelle et gratuite. J’ajouterais toutefois : que s’est modernisé tout ce qui est matériel. Quant à l’esprit ….Ne lit-on pas dans le journal, ce matin, qu’un artiste iranien a été condamné à cinq ans de prison ferme pour avoir inséré des versets du Coran dans une chanson. Cinq ans de prison ! Bel exemple d’épanouissement culturel. Je puis parler en connaissance de cause de la modernité de l’Iran que j’ai dû fuir il y a trois ans. Je suis ingénieure en informatique mais, comme femme, je ne pouvais sortir qu’accompagnée d’un homme de la famille. Interdit au cours de s’asseoir sur la même rangée qu’un garçon. Obligation d‘être couverte jusqu’aux chevilles. Obligation d’obéir aux hommes de la maison. Ce n’est pas drôle d’être femme dans un pays islamique modernisé. C’est encore pire ailleurs. En Arabie Saoudite il nous est interdit, à nous les femmes de conduire une voiture et nous ne pouvons sortir qu’accompagnées par un homme de la famille.

On pardonnera à une féministe dite « outrancière » de l’être, parce qu’il y a mille raisons de l’être. Le voile affirmation de notre pudeur ? Mais cette pudeur nous est prescrite par les hommes. Quel est dès lors son sens ? La pudeur véritable est un sentiment intime qu’on peut ressentir ou pas. Mais qui ne peut vous être imposée et qui ne peut être une obligation généralisée. Le voile n’est pas religieux ; il est le symbole de la soumission de la femme à l’homme. Tout n’est que soumission dans l’Islam. L’homme est soumis à Allah, que voilà ! La femme à son tour est soumise à l’homme. En-dessous de la femme il n’y a que les esclaves et les animaux !

Le principe d’égalité, fondement de NOTRE société moderne est inconnu en Terre d’Islam. Quant au principe de la démocratie politique, vous voyez ce qu’il en est advenu. Il a valu, temporairement, pour les Musulmans installés chez nous. Dès qu’ils l’ont pu, ils ont pris le pouvoir pur installer la dictature théocratique contre laquelle nous nous battons. Mais, avec l’énergie du désespoir.

Pauvres enfants à qui nous léguons, à cause de l’ignorance, de l’aveuglement, de la lâcheté des hommes et des femmes au pouvoir, une société sans autre espoir que le paradis décrit dans le Coran. Les hommes auront à leur disposition des vierges éternelles…non voilées. Et les femmes se contenteront d’assister aux ébats dans ce bordel céleste. Pas d’éphèbes éternellement virils réservés aux femmes pieuses en manque d’orgasmes.

On en rirait, si tout cela ne signifiait pas l’abandon de toute liberté individuelle. On n’existe que comme membre de la « Ouma » (communauté des fidèles), qui est la seule patrie d’un Musulman.

Maryam retourne à sa place. Son avocat l’accueille avec un sourire qui signifie clairement : « très bien » ! Quelques secondes de silence total que rompt le Président :

« Des questions Messieurs les avocats ? »

« Oui, Monsieur le Président »

C’est maître Muhammad, qui demande la parole.

« Inutile de rappeler le témoin à la barre : il vaut mieux que cette dame reste près de son avocat, qui la protège. »

Se tournant résolument vers Djamila Ali, maître Muhammad lance :

« Sans doute n’avez-vous pas voulu abuser de votre présence à la barre ? Vous auriez pu ajouter quelques éléments de réflexion équilibrant davantage votre témoignage, rendant celui-ci plus crédible ? Dites-moi, Madame, avez-vous lu la Bible judéo-chrétienne ? Non ! Non ! Non ! Inutile de parler, la réponse est « non ! » Sinon vous auriez relevé le statut inférieur de la femme dans la religion juive comme dans la religion chrétienne. Saint Paul de Tarse écrit dans son épitre aux Ephésiens : « Soyez soumis les uns aux autres dans la crainte du Christ, les femmes à leurs maris, comme au seigneur car l’homme est la tête de la femme comme le Christ est la tête de l’assemblée, lui, le sauveur du corps et comme l’assemblée est soumise au Christ, les femmes à leur mari, en tout » (5/ 22 à 24 ) et aussi : « …et que la femme craigne son mari (5 / 33).

Les prophètes se seraient-ils consultés ? Impossible, ils se suivent à des siècles de distance. C’est donc que YHWH, Dieu et Allah ont dit aux prophètes, chacun par devers soi, les mêmes vérités éternelles ? C’est la sagesse divine qui a voulu, de tous temps, que la femme soit au second rang. Les Humains n’ont pas à se prononcer sur la justice divine.

Je demande aussi à Madame si nous vivons bien ici en Terre chrétienne. Et en démocratie ? Il y a quelques années à peine, dans un journal que nous avons racheté depuis, le Cardinal Danneels de Belgique, disait tout de go au journaliste qui l’interviewait : « mais, l’Eglise n’est pas une démocratie ! ». Et vous nous reprochez de ne pas être démocrates ? Je crains, Madame, que vos indignations soient très unilatérales….Un peu plus d’objectivité donnerait un peu de poids a vos affirmations.

D’un geste ample il se drape dans sa dignité.

(à suivre: défilé de témoins. Expérience de pute) François WAHA